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TOUT EST EN MORCEAUX

by Hélène Soumaré in La Residence Saint Ange - LUCA RESTA, Grenoble, 2024, pp. 4-6, 32-35

L’île de Naxos, terrain préparatoire à la nouvelle série d’oeuvres produites par Luca Resta, ressemble étrangement au décor que J.G. Ballard donne à sa nouvelle La Plage ultime. La haute porte en marbre qui accueille le visiteur à son arrivée sur l’île grecque, élément rescapé d’un temple au dieu Apollon jamais achevé, a la même valeur que les blockhaus à l’abandon sur l’île d’Eniwok où est située la nouvelle. Celle d’un monolithe que le temps a transformé en énigme, et qui rejoint le paysage synthétique peuplé d’artefacts dans le texte de Ballard. Ces architectures votives sont devenus des codes dans le paysage. Un jardin ontologique libéré des contingences de l’espace et du temps. Du temps pur. Sur les traces duquel Luca Resta avance depuis longtemps déjà, parcourant des dizaines de sites archéologiques dans le monde, archivant des milliers d’images, accélérant ses visions, ses vertiges, son obsession. Pourtant quand il arrive à Naxos il est déçu. Si les formes sculpturales en béton dans le texte de Ballard semblent toutes provenir d’une sorte de fosse commune, la carrière de marbre qui a décidé de sa venue sur l’île a elle aussi les allures d’une décharge. Point d’origine et d’extraction de tout un pan de l’histoire de la statuaire antique, elle est aujourd’hui totalement épuisée. Ne restent sur l’île que des déchets ou des carrières de marbre dit moins pur, car injecté d’autres matières rocheuses, d’argile ou d’émeri.

Ce sera pourtant le point de départ d’un retournement. Si jusqu’à présent son travail portait sur la collection et la refabrication d’objets sans qualité dont il modifiait la matière pour les faire entrer dans un autre régime de visibilité, une forme ambiguë d’anoblissement, il va avec Naxos déplacer sa pratique de faussaire en l’inversant. Il éprouve ses techniques de sculpteur et apprend, plutôt qu’à anoblir, à abîmer et à salir. Travailler le marbre pour mieux le corrompre — oxyder, fumer, brûler, attaquer à l’acide. Des suintements de la matière, une manière d’y entrer. Il se rapproche de restaurateurs de l’ICR à Rome (Istituto Nazionale del Restauro) afin d’apprendre des techniques de soin de la matière, et pouvoir en inverser les gestes. Démarre alors la constitution d’une bibliothèque de textures. La recherche entre dans un nouvel état. Si tout peut être imité ou trafiqué, le marbre peut alors devenir la surface de projection de n’importe quelle fantasy. Il peut prendre toutes les allures. Luca Resta transforme les déchets récupérés de la carrière de Naxos en vestiges archéologiques. Des objets sinistrés, qui rejouent pour certains la thématique de l’épave. Ce qu’il appelle : science-fiction archéologique. Une manière de jouer avec les temps, de produire une série de réactions chimiques, de travailler depuis les propriétés du réel à élaborer de petites fictions. Une part fictionnelle comprise dans le marbre lui-même, roche métamorphique formée à partir de roches préexistantes, sous le nom duquel on peut classer des variétés de roches qui remplissent en apparence les mêmes qualités. L’exposition Hapy Temple Block vient rejouer une des salles du musée de Grenoble qui n’est aujourd’hui plus accessible au public, celle des Antiquités égyptiennes, et reprend les dispositifs d’exposition de ce type d’objets. La pièce Nepri Summertime plonge un morceau de marbre statuaire dans une eau brumeuse. On est quelque part entre les abysses et l’aquarium, les fonds de la mer rendus proches dans un petit format maison. On pense à ces objets que sont les boules à neige, à propos desquelles Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron ont écrit une pièce de théâtre magnifique. Ils y racontent la mise sous verre du monde, sa miniaturisation afin de voir de plus près ce qui s’éloigne. Du romantisme qui a mal tourné. Un objet de si mauvais goût qu’il en devient touchant. Des conjurations.

On a l’habitude de corriger notre attitude au nom de fictions bien précises. On est même surentraînées. […] Je pense que la fiction est tout à la fois le but et la monnaie d’échange. Le terrain qu'on connaît par cœur, celui qui nous piège, mais aussi celui dans lequel on peut s’absenter.

Plusieurs des pièces de l’exposition sont travaillées à leur surface par des formes que l’on croirait décoratives, vues très souvent ailleurs. Une répétition de lignes courbes, comme dans Horus brother - Seshat sketchbook. Elles proviennent en réalité de packaging alimentaires trouvés dans des supermarchés. Ceux de Naxos, et ceux situés proches de la résidence Saint Ange où Luca Resta a produit les oeuvres de l’exposition et qui lui aura permis de métaboliser ce nouvel état de sa recherche. Des matrices de formes qui tiennent une grande place dans son travail, qu’il les collectionne et qu’il vient sculpter ensuite sur des blocs de marbre. C’est étrange mais les formes courbes que l’on retrouve dans le fond de beaucoup de nos emballages sont aussi présentes sur des sarcophages du IIIe siècle. Les dernières pièces de l’art antique en Occident. On les appelle des strigiles. Repérées grâce à la grande focale de temps ouverte par l’intérêt que porte l’artiste aussi bien à l’archéologie antique qu’aux packaging contemporains. Les oeuvres travaillent à cette proximité ou à cette confusion entre vestige de temps anciens et forme industrielle, forme symbolique et circuit rationnel de production. Laissant à penser qu’il y a là peut-être quelque chose de commun, l’idée d’une forme commune. Sorte de sommeil ou de réserve de formes qui attendent et reviennent. Un processus d’encodage ou d’inscription, des boîtes noires dans lesquelles se fossilisent nos usages. Une réfraction du temps.

Simondon repérait quelque chose comme une cryptotechnie dans l’habillage de certains de nos objets techniques, l’aérodynamisme des carrosseries de voitures par exemple. Dans un texte intitulé « Technologies de contenant », la chercheuse Zoé Sofia décide de prendre au sérieux ces emballages. Si on en manque l’importance c’est parce qu’on préfère penser notre environnement technique à partir de machines, plus bruyantes et peut-être plus désirables. Pourtant contenir est une action complexe, et les adaptations les plus effectives de notre environnement sont autant venues, écrit-elle, par les machines que par l’invention de ces objets ustensiles. Tout complexe technologique inclut les deux. L’emballage peut être défini comme une technologie de stockage et de distribution. Il contribue intensément à l’industrialisation du monde, à la circulation des marchandises et à la consommation de masse qui qualifient notre époque. Elles ne seraient pas possible sans lui, il est ce qui permet aux ressources d’être mobiles. Et il est surtout le lieu d’une grande attention. Le contenant pour autant n’est « jamais purement matériel », écrit Zoé Sofia, il « a toujours une part de son origine dans le monde intérieur, […] il fait partie d’un récit ». En le mobilisant Luca Resta raconte et se réfère à une histoire industrielle de la matière, de son extraction à sa consommation. À une histoire fonctionnelle aussi. La passion du sculpteur pour cet objet banal pas très remarquable qu’est l’emballage fait penser à celle de Mark Fisher pour les musiques d’ascenseur. Dans Spectres de ma vie, il écrit être fasciné par la culture fonctionnelle. Celle qu’on n’entend ni ne voit consciemment, celle qui échappe à notre perception immédiate mais qui détermine la façon dont on traverse ce qui nous entoure. Il dit avoir toujours été fasciné par les choses à l’arrière plan comme ce qu’il y a de plus intéressant. On a là un grand point commun. Il y a aussi quelque chose dans la confrontation à une norme, à ce format standard du packaging, qui intéresse l’artiste. Travailler des formes a priori stériles. La standardisation apportée par la modernité et la prolifération des normes devenues notre paysage en aura fait le terrain de jeu de beaucoup d’artistes.

De l’attention à ces formes qui reviennent comme des sortes de faux raccord du sarcophage au packaging, Luca Resta poursuit le repérage de certaines dissonances temporelles avec une pièce comme Abyssinian mechanism. La forme fait référence à une machine découverte au fond de la mer près de l’île d’Anticythère dont les mécanismes retrouvés posent des problèmes de datation. Il y a là une incertitude archéologique qu’il se plaît à manipuler. Continuant de naviguer entre le simulacre et la ruine. La plus belle définition de la notion de ruine on l’aura trouvée chez Olivier Schefer : « les formes larvées d’une temporalité à écrire ». C’est exactement cela qui se joue dans les œuvres. Définition prolongée par cette réflexion puissante : « c’est du temps inqualifié […]. La ruine est une niche du devenir, le lieu d’une croissance non surveillée, un biotope où le vivant n’obéit à aucune règle1 ». Les oeuvres de l’exposition Happy Temple Blocks présentent l’esthétique particulière et nouvelle chez Luca Resta de l’objet lacunaire et de la découverte archéologique. Qu’elles investissent comme des principes actifs. Des manières de sonder la matière, et ce qui sépare le prototype de la série. De remonter et de trafiquer les temps, d’aller chercher dans le passé des formes ce qui attend. Luca Resta poursuit sa méditation sur le statut des objets, sur leur société et leur cérémonie, à une différence près cette fois-ci. L’acte proprement vertigineux qui le poussait à constituer des collections en série semble s’être résolu. Calmé, par l’expérimentation matériologique qui aura été ici traversée. Comme si pour solder quelques obsessions, il fallait apprendre à descendre dans la matière.

1- Estelle Benazet Heugenhauser & Cindy Coutant, « Red Bull et chutes de viande », revue Possible, n.8, printemps 2024
2- Zoé Sofia, « Containers technologies », revue Hypatia, mai 2020 — C’est nous qui traduisons.
3- Olivier Schefer et Miguel Egaña, « L’art et le temps des ruines », Esthétiques des ruines, PUR, 2015
4-Ibidem


 
H. Soumaré, “Tout est en morceaux”, La Residence Saint Ange - LUCA RESTA, Grenoble, 2024



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